THÈME
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LE PERSONNEL DES ATELIERS
(suite)
L'identité
cheminote
Les
effectifs
Grève et syndicalisme
L’identité cheminote
Jusqu’à la fin des années 60 la communauté
cheminote, confortée par la lourde histoire des débuts du chemin de fer et
admirablement raconté par Henri Vincenot dans son livre intitulé “ La vie quotidienne dans les
chemins de fer au XIXème siècle ”, s’étaient regroupés et formaient
un groupe soudé et homogène où l’individualisme n’était pas de mise.
La plupart des cheminots habitaient alors comme nous
l’avons déjà dit dans les cités pavillonnaires dites “ des Familles ” et “ des
Castors ” ainsi que dans les immeubles locatifs de la cité des bruyères
(surnommés les boîtes d’allumettes) situés sur les communes de Saint Etienne du
Rouvray et de Sotteville-lès-Rouen.
Les cités, habitées uniquement de cheminots
constituaient de véritables villes dans la ville dans lesquelles on trouvait
tout ce qu’il faut pour vivre et se distraire. La cité des Familles aux rues
baptisées de noms de fleurs (construite à partir des années 30 par
l’entrepreneur Albert Ruquier) disposait d’un économat, d’une salle des fêtes
convertible en cinéma, de terrains de sports, d’une bibliothèque, d’un centre
social avec garderie, d’une chapelle - Notre Dame des Voies construite en 1955 -
et même pratiquement de son établissement scolaire à l’exemple de l’école
primaire Paul Langevin où au début des années 60, 2/3 des élèves sont des
enfants de cheminots. Cette quasi-autonomie pousse d’ailleurs la Cité des
Familles à symboliquement s’autoproclamer “ commune libre ” en 1939. Par
conséquent le seuil de Q.M. franchi, une fois la journée de travail terminée, la
plupart des cheminots cessaient d’être collègues pour devenir voisins à
l’intérieur de ces citées qui constituaient un peu un monde clos.
L’esprit d’équipe qui était à la base de l’organisation du
travail à Q.M. trouvait tout naturellement son prolongement dans les cités et
était même à la base de la construction de celles-ci notamment pour la cité des
Castors du Rail. En effet, au lendemain de la libération les besoins en logement
sont énormes. Un peu partout des initiatives se font jour pour reloger les
populations qui ont vu leur habitation détruite par les bombardements. Q.M.
n’échappe pas à la règle. La direction incite ses employés, moyennant une aide
financière et des conseils techniques à construire de leurs propres mains leurs
maisons. L’aventure des Castors débute en 1948.
Des équipes de 4 cheminots de même affinité et tentés par
l’aventure se constituent pour construire 4 pavillons d’un étage de 4 pièces
chacun. Pendant une période de 10 à 18 mois les 4 hommes se lancent dans la
construction simultanée des 4 pavillons. Tous les moments libres y sont
consacrés: les 20 jours de congés annuels, les samedis après midi, les dimanches
et le soir après le travail soit près de 30 heures par semaine. Il ne faut pas
perdre de vu que nous sommes à l’époque de la vapeur et que le travail à Q.M.
n’est pas de tout repos. Aussi la construction de ces maisons représente un
véritable exploit pour ces hommes. Une fois terminées on tire au sort
l’attribution des maisons qui reviennent à 1 million de francs pièce. Cette
œuvre reposant sur l’esprit de solidarité entre cheminots se poursuit jusqu’au
début des années 50.
A partir des années 60 un deuxième élan de construction voit le
jour. Il doit permettre aux derniers cheminots et leurs familles, habitant encore
des baraquements provisoires en bois ou en tôle, d’accéder à leur tour à la
propriété et surtout au confort de l’époque. On envisage donc la construction de
près de 200 pavillons de type F5 avec jardin derrière l’hôpital psychiatrique de
Saint Etienne du Rouvray. Cependant l’élan des premiers Castors c’est un peu
essoufflé. La participation des cheminots se réduit en effet aux terrassements
des maisons. Le reste de la construction étant assuré par des entreprises.
L’attribution des logements se fait là encore par tirage au sort
en s’arrangeant pour que les deux futurs voisins (les maisons étant jumelées) se
connaissent et s’apprécient d’où en général deux collègues de travail. La
construction de ces derniers logements marque l’apogée de la société cheminote
dans toute sa “ splendeur ”. Avec plusieurs de ses membres élus
conseillers municipaux, conseillers généraux, maires tant à Saint Etienne du
Rouvray qu’à Sotteville-lès-Rouen, le destin de ces deux villes et des cheminots
est intimement lié et Sotteville portera longtemps d’ailleurs une locomotive à
vapeur fièrement sur son blason.
Mais la fin des années 60 et le début des années 70,
qui voient le passage de la vapeur au diesel, marquent aussi un changement au
sein de la société cheminote qui commence à s’effriter au profit de
l’individu. Le phénomène qui n’est pas propre aux cheminots voit les habitudes
changer en même temps que la voiture et la télévision se répandent. (en 1953 8%
des ouvriers français possèdent une automobile contre 73,6% en 1975, 0,9% une
télévision en 1953 contre 88,4% en 1975). De plus en plus, le cheminot se
détache de l’univers porté par les cités qui n’est plus un modèle en soi. Si à
la sortie de la guerre elles étaient le symbole de la solidarité, de l’entraide,
de la cohésion et des conquêtes sociales du monde des cheminots, elles étaient
aussi porteuse d’un conformisme de plus en plus difficile à supporter.
Les cités
voient donc leurs populations diminuer. La baisse générale de la natalité
faisant suite au baby boum, la baisse des effectifs à Q.M. et le choix de
résidences extérieures aux cités par les nouveaux cheminots oblige la S.N.C.F. à
autoriser en 1975 les cheminots retraités à conserver leurs logements à la cité
des bruyères. Au début des années 80 la S.N.C.F. ouvre même son parc immobilier
au non-cheminots en quête de logement, pour éviter de se retrouver avec des
logements inoccupés. Les cités perdent donc leur constituante purement
cheminote. Et puis les économats de Saint Etienne et de Sotteville ferment, la
salle des fêtes de la cité des familles est désaffectée rendant ces cités moins
vivantes. De même, le bal “ Miss Rail ” qui se déroulait à la Mairie de
Sotteville-lès-Rouen et réunissait les cheminots autour des anciens apprentis
une fois par an, disparaît faute de participants.
C’était au cours de la seconde moitié du 19ème siècle qu’étaient
apparus les premiers jardins ouvriers dans le milieu cheminot. Les chemins de
fer comptaient parmi les plus grands propriétaires terriens et c’est dans
l’attente des réalisations à venir que ces terrains furent mis à la disposition
des familles de cheminots. C’est dans ces lopins de terre contiguës qu’une
majorité de celles-ci vont passer le plus clair de leur temps libre après leur
journée de travail agrémentant ainsi leur quotidien. De même, à partir de 1930,
les nouvelles maisons des cheminots vont s’entourer de jardins potagers. Ces
cités “ Jardins ” connaîtront un vif succès. Mais peu à peu, pommes de terre,
carottes et salades laisseront place aux dahlias et gazons des jardins
d’ornements.
Progressivement le mode de vie du cheminot ne se différencie plus
guère de celui des autres travailleurs. Il fréquente les mêmes grandes surfaces,
les mêmes salles de spectacles, part en vacance l’été au volant de sa voiture et
s’inquiète pour l’avenir de ses enfants. Mais ce mouvement de
déculturation de la société cheminote se ressent aussi à l’intérieur même de
l’entreprise de Q.M. à partir de la décennie 70-80 avec le départ progressif des
cheminots qui avaient connu la vapeur et l’arrivée de nouveaux personnels formés
à la technique du diesel.
Pour beaucoup de personnes la vapeur représente “ l’âge
d’or ” des chemins de fer français et le film “ la bête humaine ” avec Jean
Gabin ou les livres de l’écrivain cheminot Henri Vincenot ne font que renforcer
cette idée. La locomotive à vapeur a en effet quelque chose de féerique que la
locomotive diesel n’a pas. Pour s’en convaincre, il suffit de se rappeler le
regard émerveillé des visiteurs sur la Pacific présente à Q.M. lors de la
journée porte ouverte organisée en juin 1994. La locomotive à vapeur avec son
panache de fumée, ses pistons en mouvement son chauffeur enfournant le charbon
dans la chaudière rougeoyante donne un “ aspect vivant ” à la machine. Par
contre les locomotives diesel et électrique n’ont rien à montrer, tout ce passe
à l’intérieur, à l’abri des tôles et du regard ce qui a nettement moins de
charme et d’attrait.
Aux ateliers de Quatre Mares, le travail sur les
locomotives à vapeur était un travail spécifique qui n’avait d’équivalence dans
aucune autre branche industrielle. La locomotive à vapeur était en effet la
dernière survivance de l’ère de la révolution industrielle qui l’avait vu
naître. Le moteur à explosion, le moteur électrique, le moteur diesel avaient
peu à peu supplanté le moteur à vapeur. Les cheminots étaient les derniers
ouvriers dépositaires de la technique de ce moteur d’où une certaine fierté pour
leur métier.
L’arrivée du diesel à Q.M. fut donc un changement brutal
d’état d’esprit. A l’époque de la conversion, le diesel était déjà très répandu
- La S.N.C.F. ne faisait par conséquent que suivre l’évolution technique mais
cela l’obligeait à convertir son personnel vapeuriste en personnel diéséliste.
Or à côté de cela, cette époque marque aussi l’arrivée de techniciens
spécialisés étrangers au monde des chemins de fer venant pour la majorité de
Basse-Normandie. On observe en effet une baisse du recrutement endogène. La
formule du cheminot de père en fils tend à perdre de sa véracité - Les causes
sont multiples: Plus de facilités offertes aux enfants de cheminots, d’ascension
sociale grâce aux études, rejet de la profession des parents à partir de 1968,
moins de facilité pour rentrer à la S.N.C.F. provoquée par la baisse du
recrutement.
Toutes ces raisons, et l’on pourrait en trouver
d’autres, aboutissent à l’arrivée à Q.M. de personnes qui ne sont pas imprégnées
depuis leur enfance de la culture cheminote. Qu’ils soient électriciens,
diésélistes, plasturgistes, pneumaticiens... leur arrivée à Q.M. est fortuite et
ne relève souvent pas de la prédestination comme cela était le cas auparavant
pour les fils de cheminots - travailler à Q.M. ne présente pas plus de
différence que de travailler dans l’automobile ou l’électromécanique.
Cette
nouvelle perspective aboutit obligatoirement à un changement de comportement et
de mentalité des ouvriers au sein de Q.M.- L’esprit corporatiste s’est fortement
essoufflé en même temps que l’individualisme montait (à mettre en parallèle
avec la baisse de la syndicalisation) Les valeurs communes qui étaient propres
aux cheminots, comme l’amour du métier, ne veulent rien dire aux nouveaux
arrivants issus d’autres milieux socioprofessionnels et souvent de régions
agricoles qui n’ont pas de culture ouvrière. De plus les cités cheminotes ne
jouent plus leur rôle d’intégration dans le groupe comme elles le faisaient dans
le passé. Dorénavant il y a autant de cheminots qu’il y a de profils
d’individus. Mais est-on encore un cheminot dans l’âme à Q.M. à l’aube de l’an 2000?
Les effectifs
En 1995 les ateliers de Q.M. emploient moins de 800
personnes à plein temps, ce nombre est bien loin des effectifs (de plus de 1500
employés) du temps de la vapeur. Si l’on examine la courbe des effectifs on
observe plusieurs périodes bien distinctes représentatives de l’histoire des
ateliers de Quatre Mares. Elle reflète en fait parfaitement la baisse générale
des effectifs de la S.N.C.F. entre 1938 et 1990 qui passent de 500.800 à 200.000
agents.
(les effectifs de QM
entre 1921 et 1995)
Entre 1921 et 1923 les effectifs tournent autour de 930
personnes. C’est la période de l’achèvement de la construction et de
l’aménagement des ateliers aussi l’activité est relativement limitée. De plus
Q.M. doit trouver sa place parmi les autres ateliers de réparations ferroviaire
français. Mais à la fin des années 20 les ateliers sont enfin opérationnels. Le
travail afflue, ce qui pousse la Direction à embaucher en grand nombre des
travailleurs qualifiés ou non.
La seconde guerre mondiale vient cependant briser
la bonne santé des ateliers de Q.M. Les évacuations de personnel sur d’autres
établissements, le S.T.O., les destructions liées aux bombardements faisant
cesser la plus grande partie de l’activité, entraînent au cour de l’année 1943
et jusqu’à la libération une chute de la courbe des effectifs de près de 1200
personnes. Ce n’est qu’à partir de 1945 avec la reconstruction des bâtiments et
l’installation de nouvelles machines que les effectifs remontent. Cependant
ceux-ci n’atteignent pas le niveau d’avant guerre.
L’explication réside dans la modernisation des ateliers et
l’effort mené pour augmenter la rentabilité de l’établissement ce qui passe par
un resserrement des effectifs. Il faut ajouter à cela que beaucoup d’agents qui
s’étaient trouvés dispersés pendant la guerre restent dans leur résidence de
repli. La disparité entre les salaires offerts par la S.N.C.F. et l’industrie
privée entraîne, de plus, de nombreuses démissions, notamment en 1945, 46 et 47
(plus de 100 par an).
Mais déjà pointe à l’horizon la conversion de la vapeur
vers le diesel. La courbe des effectifs va alors s’infléchir jusque dans les
années 70 pour passer sous la barre du millier d’employés. Trois facteurs à
cela, d’une part l’arrêt de l’embauche suite à la variation de charge entre les
programmes vapeur et diesel, d’autre part des départs en retraites massifs
(entre 1970 et 1975 on compte près de 150 départs par an) et enfin l’incitation
au départ volontaire d’agents qui intégreront des entreprises comme Renault ou
l’enseignement.
En 1975 la conversion est terminée. Pour la Direction l’objectif
est maintenant d’abaisser l’âge moyen des employés, qui tourne autour de 40-50
ans qui est l’un des plus élevés des ateliers de la S.N.C.F.. L’embauche de
jeunes formés à la technique du diesel reprend, ce qui entraîne le
rajeunissement du personnel et de l’état d’esprit au sein des ateliers.
Cependant l’activité des ateliers va peu à peu baisser sous l’effet d’une
diminution de la charge de travail. Les retraités ne sont pas remplacés.
Seule,
à l’aube des années 90, l’intégration pas toujours facile d’employés issus
d’ateliers fermant leurs portes, comme ce sera le cas à Dieppe avec la S.N.A.T.(Société Nationale d’Armement Transmanche) à Mézidon ou encore à
Sotteville-Buddicom, entraîne une légère remonté de la courbe. Mais cela n’est
qu’une courte pause dans la baisse chronique des effectifs de Q.M.. Signalons
enfin que pour certaines tâches, telles que le nettoyage et le gardiennage, ce
sont des personnels non-cheminots qui sont employés reflétant ainsi le rôle de
plus en plus important joué par la sous-traitance dans les activités de la
S.N.C.F.
Grèves et Syndicalisme
A la sortie de la première guerre mondiale le mouvement syndical
notamment cheminot fait percevoir Sotteville-lès-Rouen comme un grand centre
révolutionnaire voir même une citadelle du socialisme, de l’anarchisme, du néo
malthusianisme et du bolchevisme pour reprendre les termes de l’époque.
En 1919,
3200 cheminots sont syndiqués (ateliers et dépôts) à Sotteville et le 1er mai
1919 rassemble plusieurs milliers d’ouvriers brandissant des banderoles en
faveur de la révolution russe. L’époque est marquée par la lutte contre la vie
chère qui touche l’ensemble de la population. Mais pour les cheminots la grande
grève c’est celle de mai 1920. L’ensemble des cheminots français se met en grève
pour notamment réclamer la nationalisation des chemins de fer et améliorer leurs
conditions de vie. Le mouvement est un échec qui va hanter les esprits jusqu’en
1936.
A Sotteville 196 cheminots sont révoqués des ateliers et vont être
embauchés dans les ateliers de réparation ferroviaire “ Perchot ” à Oissel.
L’échec de la grève va être le détonateur qui va aboutir à la scission du
syndicat cheminot. Celui ci est entériné en juillet 1920 lors du congrès de
Lille qui voit la scission de la CGT en CGT de tendance SFIO et la CGTU de
tendance communiste et révolutionnaire. Rapidement cette désunion syndicale
aboutit à une baisse du nombre de syndiqués qui tombe à 1400 en 1920. Les
directions des Réseaux profitent de ces discordes au sein des cheminots pour
revenir sur ce qu’ils avaient dû auparavant accorder. L’indemnité de vie chère
de 720F est supprimée, l’indemnité de résidence baissée, le temps de travail est
rallongé de 10 minutes à Q.M.... Dans ce mouvement de régression sociale le
parlement vote le 14 septembre 1922 la suppression de la journée de 8h00 et
réinstaure l’impôt sur le revenu. Les manifestations et grèves dans les années
20 sont le reflet de cette fracture du monde syndical. Les luttes
anticolonialistes et la défense des peuples opprimés ne suffisent pas à
rassembler les cheminots et leurs syndicats. La CGTU dénonce la CGT de Faire le
jeu de la direction en apportant son soutien à la politique de rationalisation
des chemins de fer. Cependant la crise économique de 1929 qui touche la France
en 1931-1932, la montée du fascisme en Europe entraîne des tentatives de
rapprochement du monde syndical conscient de son impuissance face aux coups
portés aux cheminots. Lors de sa venue à la maison du peuple de Sotteville le 5
décembre 1933 Pierre Semard - qui deviendra en 1936 secrétaire général de la
C.G.T. réunifiée - “regrette l’inertie actuelle des cheminots de Sotteville où
il y a quelques années, de belles manifestations de masses ouvrières avaient
lieu”.
Dans la même réunion Grelet, secrétaire du syndicat, déplore
l’indifférence des cheminots qui ne daignent pas se déranger pour assister aux
réunions et se désintéressent de la diminution de salaire qui les guette. Les
réunions organisées par les syndicats C.G.T.U et C.G.T. à la maison du peuple,
au cinéma Renaissance ou à la salle des fêtes de l’Eldorado de
Sotteville-lès-Rouen attirent de moins en moins de public. Dès lors les deux
syndicats ne vont avoir cesse de faire taire leurs divergences et tenter
d’établir un front commun de lutte face notamment à une direction qui s’attaque
aux salaires. Le gouvernement par sa politique de déflation maladroite, la
contribution sur les salaires, force sans le vouloir les syndicats CGTU et CGT à
se regrouper en un seul syndicat. La CGT renaît à Q.M. en octobre 1935.
L’année 36 voit 80% des 4200 Cheminots Sottevillais
syndiqués. La même année, les élections portent au mois de mai un gouvernement
de front populaire au pouvoir. Un immense espoir naît dans la classe ouvrière et
des craintes dans les milieux conservateurs ainsi que dans les directions des
réseaux. Le climat de grève qui touche la France en juin 1936 arrive à Q.M. de
manière atténuée et si les cheminots de Q.M. n’entrent pas dans la grève ils
soutiennent financièrement le mouvement. Cependant, le 12 juin, les syndicats
lancent un ultimatum à la direction. Si dans un délai de 6 jours un certain
nombre de revendications telles que l’annulation des baisses de salaire, permis
de circulation en plus grand nombre, jours de congé passant de 15 à 21 jours,
semaine de 40h00, suppression du chronométrage, des bureaux du temps ainsi qu’un
certain nombre de décisions prises par la direction et jugée comme injustes par
le personnel... la grève sera déclarée. La direction plie - les risques de
grèves sont écartés - Rambaud le délégué de la fédération invite les cheminots à
faire confiance à leurs délégués et au gouvernement duquel il convient au
surplus, de ne pas gêner l’action par des manifestations irréfléchies
d’impatiences.
Dans ce climat tendu, entre direction et personnel, une
sombre histoire vient menacer le fragile équilibre. Une rumeur selon laquelle de
graves événements se déroulaient à Q.M. se propage jusqu’aux ateliers de Saintes
et de Rennes. Les cheminots de ces centres décident de se mettre en grève le 13
juin pendant 35 minutes par solidarité. Cependant la grève est stoppée à temps
par l’intervention de délégués CGT. Une enquête est alors menée par le ministère
de l’intérieur pour découvrir les fomentateurs de cette rumeur destinée à
favoriser un mouvement insurrectionnel. La piste remonte à Contegent chef
d’arrondissement de Sotteville qui passe à l’aveu. L’homme soupçonné
d’appartenir aux croix de feu ne fait qu’alimenter le moulin des syndicats qui
dénoncent la menace de l’extrême droite sur le gouvernement de front populaire.
L’année 1937 voit la nationalisation des chemins de fer ce
qui représente une grande victoire pour les cheminots. Les sanctions contre les
grévistes de 1920 sont levées. Cependant la CGT a du mal à cacher son impatience
face à la politique attentiste du gouvernement. La loi du 13.11.1939 revenant
sur certain acquis de 36 marque la fin de l’état de grâce. Mais déjà les
dissensions reprennent le dessus au sein de la CGT entre communistes et
socialistes. Q.M. à la veille de la seconde guerre mondiale se range dans le
camp de la CGT tendance SFIO.
L’occupation marque une pause dans cette lutte intestine. La
lutte contre l’occupant est le seul objectif et des manifestations bien que très
risquées sont organisées. La CGT passée dans la clandestinité organise la
résistance. Pour cette raison la Gestapo pourchasse sans pitié les responsables.
Cependant la libération du territoire national va permettre la reconstruction et
la reprise des activités à Q.M.. De 1945 à l’année 1947 une union sacrée va voir
le jour. Les revendications sont provisoirement rangées sur l’autel de la
reconstruction. Mais lorsque celle-ci est suffisamment avancée la grève éclate
de septembre à octobre 1947. Les cheminots jugent en effet qu’ils doivent être
payés de leurs efforts. Certains cheminots sont alors révoqués pour fait de
grève (ils ne seront remis dans leurs droits qu’en 1981 avec l’arrivée de
Charles Fiterman à la tête du ministère des transports du gouvernement d’union
de la gauche élu en mai). L’année 1947 est marquée par la naissance du
syndicat FO (Force Ouvrière) par scission de la CGT. Mais lors des élections qui
suivent, la CGT réunit sous ses couleurs 80% des votants. Le pourcentage de
syndiqués est alors de plus de 70% dans les ateliers. Les administratifs sont
par contre peu syndiqués. L’importance de ces chiffres permet au syndicat de
peser avec plus de poids lors des négociations sociales avec la direction.
En 1953 cette puissance va pouvoir se déchaîner contre les
décrets Laniel. Ceux-ci veulent remettre en cause l’âge du départ en retraite et
le statut des cheminots. Pendant 3 semaines au mois d’août les cheminots se
mettent en grève et obtiennent le retrait du décret. Mais trois cheminots du
dépôt de Sotteville sont révoqués.
La nouvelle aussitôt connue, Q.M. se remet en grève et
l’ensemble des ouvriers en bleus de travail et certains en sabots marchent sur
la préfecture bientôt rejoins par les dockers de Rouen. Le lendemain devant la
poursuite de la grève, Rouen est mis en état de siège par Capdevielle
représentant des forces de l’ordre. Des blindés sont sortis des casernes et des
mitrailleuses installées à l’entrée des ponts de Rouen. Devant l’ampleur des
moyens mis en place les manifestants reculent.
En dehors des revendications purement catégorielles, Q.M. se
mobilise comme avant guerre, contre la guerre en Indochine puis en Algérie. Des
manifestations sont organisées en 1956 pour empêcher le départ de cheminots en
Algérie.
Finalement ceux-ci sont embarqués, enchaînés pour l’Algérie
et envoyés dans des bataillons disciplinaires (à leur retour à Q.M. la plupart
sont mutés vers d’autres établissements.) Les événements de mai 1968 touchent
Q.M. avec retard mais l’établissement mis au courant des événements parisiens
par l’intermédiaire du réseau téléphonique de la S.N.C.F. rejoint le mouvement
et se met en grève. Mais déjà le mouvement de désyndicalisation se fait sentir.
Le renouvellement des agents, pour remplacer le départ des retraités, amène des
personnes venues des milieux ruraux de basse Normandie peu habituées au rôle des
syndicats et à l’esprit corporatiste des cheminots. La cotisation aux syndicats
devient également un obstacle pour certain.
En 1985 les syndiqués ne représentent plus que 40% des effectifs
de Q.M.. L’année 1985 voit la création du Comité d’entreprise (CE) contrôlés par
les syndicats qui prennent en charge un certain nombre de prérogatives qui
incombaient à la direction: Cantine, colonies de vacances,...La direction se
décharge ainsi d’un certain nombre de conflits possibles avec les syndicats et
le personnel. Mais les syndicats conservent toute leur liberté dans les
négociations salariales, la défense des conditions de travail, du service
public, ou des droits syndicaux comme en octobre 1982 (une plaque portant le nom
de carrefour de la liberté commémore cet événement à la croisée des halls B et
C.).
Pendant les mois de novembre et décembre 1986 les ateliers de
Q.M. se mettent en grève par solidarité avec le mouvement des roulants.
Cependant celle-ci passe relativement inaperçue aux yeux du public. Mais il est
vrai qu’une grève des employés de QM ne représente aucune gêne pour le voyageur.
Pour cette catégorie de cheminot, les grèves n’ont d’incidence que sur le
programme de révision des machines.
Échaudé par ce conflit la lutte des
syndicats va, pendant 9 ans, se dérouler de manière moins démonstrative et
recentrée sur les problèmes propres au personnel de l’établissement.
Cependant décembre 1995 allait voir naître un mouvement de
grève d’une rare ampleur. Le plan Juppé remettant en cause la durée de
cotisation à la Sécurité Sociale ainsi que le contrat de plan liant la S.N.C.F.
à l’Etat allait se heurter à l’hostilité du monde Cheminot se traduisant par le
blocage des ateliers pendant trois semaines faisant renaître pour un temps
l’atmosphère des grands mouvements du passé (notamment celui de 1953) et faire
reculer le gouvernement sur ces projets.