THÈME VI
LA RECONSTRUCTION
(de 1944 à1947)
1ère période : Du 19 avril au 30
juin 1944.
Devant
l'impossibilité d'envisager la reconstruction des bâtiments détruits ou
détériorés, il est décidé de procéder sans tarder à l'exécution d'abris
individuels pour les machines-outils et certains établis d'ajusteur, afin de les
protéger des intempéries, après avoir effectué les déblaiements essentiels. Il
est décidé aussi de mettre tout en œuvre pour disposer, au moment opportun, des
éléments indispensables à la reconstruction (air comprimé, électricité, eau,
outillage central).

abris de fortune dans le hall "D"
Dès 1944, ce travail est terminé. Il est facilité
par le fait que la sous station électrique n'a que peu souffert : les
transformateurs, les compresseurs, les centrales d'oxygène et acétylène sont
pratiquement intacts. Le hall F côté Paris et l'atelier du frein, ayant le moins
souffert du bombardement du 19 avril, sont remis en fonction le 24 mai 1944, du
moins pour les travaux faits main. La station auxiliaire de pompage, située près
du bâtiment des "Trommels" , conçue depuis 1939 pour parer à toutes
éventualités, est également mise en route le 24 mai. L'alimentation en eau de la
chaudière "Niclausse" de l'ajustage, pour les essais des pompes et des
compresseurs puis ultérieurement le refroidissement des compresseurs d'air pour
l'alimentation de l'atelier, sont rendus possibles.
Le poste de transformation électrique, situé dans
la cour de l'établissement côté Paris, n'ayant pas été touché, dès le début juin
les machines outils du "Frein" reprennent leur activité. Les compresseurs remis
en état le 28 juin, après un mois de déblaiement, l'outillage "central" commence
ses premiers travaux. En somme, dès juin 1944, les éléments indispensables à la
reconstruction existent.
2ème période : Du 1 juillet à la libération.
Du
début juillet à la libération, le 30 août, compte tenu de la fréquence des
alertes aériennes, pratiquement aucun travail n'a été effectué. L'activité des
ateliers est même complètement arrêtée du 24 août au 04 septembre 1944.

pignon du bâtiment principal côté "Paris"
3ème période : De la libération au printemps
1945.
Dès
le 4 septembre, les 691 agents demeurés dans la région rouennaise se mettent
courageusement au travail et le service régional Matériel et Traction Ouest
classe Q.M en première priorité de reconstruction,
exactement au même rang que les dépôts. Le courant électrique est rétabli le 13
septembre à raison de 500 kWh par jour, ce qui correspond environ au 1/40è de la
consommation normale.
Jusqu'en octobre, il n'est guère question que de boucher
les trous de bombes, de déblayer les gravats, de démolir les parties accidentées
des toitures, de remettre en état les diverses canalisations et de remettre en
service les ponts roulants. Le pont de 3,5t du hall F fonctionne de nouveau dès
le 14 septembre ainsi qu'un pont de 60t, au montage, une semaine plus tard. Ces
travaux effectués, une reprise assez nette d'activité est possible.
Les forges sont remises en route 5 jours plus
tard et la chaudronnerie de fer côté "Paris" fonctionne rapidement dans des
conditions presque normales, abritant une partie du personnel du "Montage"
occupé à des RA (réparations accidentelles). Mais Sotteville étant complètement
isolée au point de vue ferroviaire, il ne peut être question d'entreprendre des
travaux nécessitant la mise en œuvre de tonnages importants de matériaux. Il
faut attendre le rétablissement du viaduc des "Long-Vallons" sur la ligne Rouen Serquigny et le raccordement de Melville par les Canadiens pour que les
premiers wagons parviennent à Q.M en décembre 1944 ; Le 1er train Rouen St
Pierre du Vauvray via Louviers n'a lieu, en effet, que le 28 novembre. Jusqu'à
cette date, seules des liaisons routières permettent les approvisionnements.
Autrement dit, l'hiver 1944-1945 ne peut se
résumer à Q.M qu'à une reconstruction partielle (1 hall sur 6 hors d'eau) et les
conditions de travail y sont très dures. La neige est au rendez-vous.
le hall "C" sous la neige
Le 31 mai 1945, lors de la journée nationale des
Cheminots, le personnel des ateliers de Q.M. est honoré de la visite d'une
délégation d'une centaine d'Alsaciens et de Lorrains de l'Harmonie des Chemins
de Fer de Strasbourg. Cette société s'était fait remarquer par sa résistance à
l'Occupant qui n'avait cessé de la traquer et de la briser. Sur le parcours d'un
défilé, organisé pour l'occasion et composé de l'Harmonie précédée d'Alsaciennes
en costumes traditionnels, les ouvriers en bleus forment une haie serrée et l'on
voit plus d'un cheminot, ému jusqu'aux larmes, au passage des grandes coiffes
soyeuses, symbole de la victoire.
4ème période : Du printemps à l'automne 1945.
Au
printemps 1945, la pénurie de matériaux se fait moins aiguë et la
cessation des hostilités en Europe permet de rendre de nombreux
wagons aux transports commerciaux. Vu l'ampleur des destructions,
les besoins sont énormes. 1500 tonnes de briques, 750 tonnes de
ciment, 130 tonnes de fers à charpente neufs, 1600 m3 de bois et 35
tonnes de mastic noir seront utilisés pour la reconstruction de Q.M.

le bâtiment principal côté "Rouen"
Malgré l'importance du travail à exécuter,
confiante dans l'effort de tous, la Direction des ateliers, estimant qu'à
l'entrée de l'hiver 1945-1946 les réparations seront suffisamment avancées pour
permettre de travailler dans des conditions acceptables, prend position pour
faire rentrer les agents détachés : aussi le printemps et l'été 1945 voient-ils
un accroissement rapide des effectifs.
5ème période : 1946-1947. La reprise des
activités à Quatre Mares
Au
1er janvier 1946, quoique problématiques en maints endroits, les
murs et les toitures, comme prévu, sont achevées. Ce succès
nécessita 60 000 journées de travail. Des prisonniers allemands
apportent leur contribution à la reprise des activités des ateliers
jusqu'en 1948. Mais l'ajustage ne dispose que de la moitié de ses
moyens d'avant guerre : il parait vide de machines-outils. Nombre
d'entre elles ont encore des abris individuels. Elles sont vieilles,
usées prématurément par les intempéries et un service intensif.
Seuls, des étaux-limeurs et des perceuses neuves montrent que le
rééquipement de Q.M est en cours.

la 241-A4
Le 1er mai 1946 est l'occasion d'une grande
manifestation organisée pour la sortie de la 100ème locomotive réparée depuis la
libération. Cette machine, la 241-A4 pavoisée et repeinte à neuf, est la reine
de la fête. Cette manifestation marque la fin de la période héroïque des
dépannages courageux et donne le départ des productions à haut rendement. En
décembre de la même année le décor est tout autre. 150 machines outils modernes,
pour la plupart de provenance anglo-saxonne, font de Q.M un atelier des mieux
équipé dont la capacité de production dépasse sensiblement celle de 1938.

la reconstruction des bureaux principaux
La construction du grand bâtiment
qui regroupera les nouveaux bureaux administratifs et de méthode
ainsi que le cabinet médical se déroule entre février 1946 et
juillet 1947. Pendant ce temps, et depuis la destruction du bâtiment
d'origine, ils se trouvent regroupés dans des baraquements en bois
dans la cour côté Rouen.

baraquements administratifs
provisoires
C'est à cette même époque qu'est
entreprise la reconstruction de l'école d'apprentissage et la
construction de son internat.

Reconstruction de l'école d'apprentissage
De plus, de 1946 à 1947, 11 103 tonnes de déblais et 8 187 tonnes
de vieilles ferrailles sont évacués des ateliers. 1947 sera l'année de la
continuation des aménagements intérieurs et de l'utilisation rationnelle de
leurs moyens de production.
La situation du parc vapeur depuis l'automne 1944
est catastrophique. Sur les 17259 machines qui formaient, en 1938, l'effectif de
la jeune S.N.C.F. deux tiers environs sont détruites ou rendues inutilisables
par les bombardements, sabotages, détériorations opérées par les armées
d'occupation ou encore par les destructions volontaires des Cheminots pour
enrayer la retraite ennemie. D'autres encore sont immobilisées en attentes de
réparation suite aux manques de matières et de main d'œuvre. L'industrie
française, contrainte à travailler pour l'Allemagne, n'a guère contribué au
renouvellement du parc. Bien des machines que l'âge avancé destinait à la
radiation continuent à maintenir, malgré tout, le potentiel nécessaire aux
transports.

La reprise des activités à Q.M. est donc marquée,
au lendemain de la guerre, par l'afflux des locomotives en très mauvais état qui
reviennent de l'ensemble du réseau. Nous citerons entre autres une "Pacific" de
Mantes perforée de 365 trous, autant que de jours dans une année. Des "Mountains
", qui furent utilisées par les Chemins de Fer allemand comme génératrices
mobiles de vapeur à Berlin, reviennent à Q.M. en 1945 et 1946 dans leur livrée
de camouflage allemande et avec des plaies profondes.
Devant l'impossibilité de
remettre en état rapidement l'énorme quantité de matériel avarié et une
industrie française fortement affaiblie qui ne peut satisfaire à la fabrication
rapide d’un millier de machines, le gouvernement se tourne vers les U.S.A., dont
le potentiel industriel est parfaitement rodé par la satisfaction des énormes
besoins de la machine de guerre. Des contacts sont pris dès 1944 et permet la
mise sur pieds d'une mission chargée d'étudier les besoins de la France après sa
libération. Un vaste programme de fabrication naît des nombreuses négociations
qui se sont alors établies.

141 R
Le choix se porte sur des machines de type
“Mikado” dont la France commandera 1340 exemplaires et qui porteront le nom de
série “141 R”. Ces locomotives appelées aussi “Américaine”, construites aux Etats-Unis et au Canada, sont livrées à la France entre les années 1945 et 1947.
Conjointement à la remise en état du matériel existant, elles permettent une
sérieuse reprise de l'activité ferroviaire.
Le transport maritime de ces machines du
continent américain à la France est une réussite. 1340 locomotives et leurs
tenders ainsi qu'un stock de pièces détachées sont convoyés de la sorte sur près
de 6000 kilomètres. Certaines de ces machines pourtant ne toucheront pourtant
pas le sol français. En effet un cargo américain, le Belpamela, fait
naufrage le 13 avril 1947 avec à son bord les locomotives numérotées de 1220 à
1235.
Si quelques machines sont équipées d'origine pour
la chauffe au charbon, beaucoup d'entre elles reçoivent un équipement pour la
chauffe au fuel.
141 R équipées pour le charbon 141 R équipées pour le fuel
141 R 1 à 700 141 R 821 à 860
701 à
820 961 à 1020
861 à
960 1121 à 1200
1021 à 1120
1221 à 1340
1201 à 1219
Mais la crise du charbon s'installe en Europe
occidentale. Les Charbonnages français se voient alors imposés à fournir en
priorité la métallurgie pour les besoins indispensables à la reconstruction du
pays. De ce fait, hormis les 141 R 1 à 700 et 1201 à 1219, certaines locomotives
à charbon sont modifiées en 1947, aux ateliers de Nevers et au dépôt Ouest de
Niort, pour augmenter le nombre de machines équipées pour le fuel.