THÈME X
LE PERSONNEL DES ATELIERS
Le Recrutement
L’école d’apprentissage de Q.M.
La vie au
quotidien
Le déroulement de carrière
suite....
Le Recrutement
Dans
des communes aussi marquées par la présence des chemins de fer que Saint Etienne
du Rouvray et Sotteville-lès-Rouen, on était souvent sans le vouloir Cheminot de
père en fils. Buddicom et surtout Quatre Mares étaient
l’emploi assuré pour les enfants de Cheminots sortant de l’école d’apprentissage
ou du lycée technique Marcel Sembat à Sotteville-lès-Rouen.
Si les apprentis, sortant de l’école d’apprentissage de Q.M.,
rentraient directement aux ateliers, il n’en était pas de même pour ceux issus
des établissements scolaires techniques non-S.N.C.F.. Pour être embauché, il
fallait en effet passer un examen sous la forme d’une pièce à exécuter (en
général une queue d’aronde pour les mécaniciens). Si le candidat était reçu, il
recevait alors une formation sur le tas au côté d’un ancien avant de se fondre
au sein des ateliers. Avec la conversion au diesel le recrutement se fera sur
titre (C.A.P, C.F.P.A, etc.) sans examen d’entrée, suivi d’une formation en
école de Réseau pour apprendre l’ABC de la technologie ferroviaire.
Au-delà du seul aspect héréditaire, d’autres motivations
pouvaient pousser les jeunes à rentrer à Q.M.; Une certaine sécurité de
l’emploi liée à la constance de l’activité ferroviaire, la retraite à 55 ans et
l’utilisation gratuite du train pour l’agent et sa famille (un quota de permis
de circulation était attribué pour l’année). A l’époque où la voiture n’avait
pas pris l’ampleur qu’on lui connaît aujourd’hui, la gratuité du train était
vraiment un avantage de poids.
En outre l’agent de Q.M. et sa famille bénéficiaient des services
sociaux réservés à l’ensemble des agents de la S.N.C.F., couverture médicale
gratuite, colonie de vacances pour les enfants, logements, bibliothèque etc...
L’agent et sa famille disposaient également à Saint Etienne du Rouvray d’un
économat situé au cœur de la Cité des Familles ainsi qu’à Sotteville-lès-Rouen
près de la gare de voyageur, où ils pouvaient se procurer des denrées et des
objets de consommation courante à prix intéressants. De plus, un stade complet,
situé à Sotteville était à la disposition des Cheminots (le S.S.C.C.- Stade
Sottevillais Cheminot Club-).
L’école d’apprentissage de Q.M.
La
nécessité de former un personnel qualifié et préparé au travail très particulier
de la réparation des locomotives à vapeur, pousse la direction à créer une école
d’apprentissage à Q.M.. L’établissement se trouve
ainsi complété par une école d’apprentissage aménagée dans l’esprit le plus
moderne. Elle ouvre ses portes en 1932, préludant la fermeture de celle de
“ Buddicom ” en 1935, et termine dans un premier temps l’instruction d’une
trentaine d’apprentis de troisième année, qui ont passé leurs deux premières
années d’apprentissage à l’école pratique d’industrie Marcel Sembat de
Sotteville-lès-Rouen.

C’est en 1935 que la totalité de l’apprentissage sera
effectué à Q.M.. Cette école comprend un atelier d’ajustage et de
machines-outils, adossé à une fosse permettant la réparation d’une locomotive et
un atelier bois et serrurerie pour la réparation des voitures voyageurs. Une
salle de cours, un réfectoire, un vestiaire et des cabines de douches ont été
installés pour les apprentis. Enfin, une cour avec agrès de gymnastique et un
préau couvert permettent à ces jeunes gens de pratiquer les exercices en plein
air dans les meilleures conditions. Ils disposent, de plus, aux ateliers de
“ Buddicom ”, d’un cercle où ils peuvent se réunir. L’entrée à cette école se
faisant sur concours ouvert aux adolescents âgés de 14 à 16 ans, les nouveaux
“ Arpètes ” devaient alors suivre trois années d’études assurées par des
professeurs de l’enseignement technique ainsi que par des instructeurs propres
au chemin de fer.

L'école d'apprentissage avant 1939
L’école d’apprentissage devait former des élèves aux métiers
d’ajusteur, de chaudronnier, de tourneur, de serrurier, de forgeron, de
garnisseur et plus tard d’électricien. Bref autant de corps de métiers que la
réparation d’une locomotive à vapeur nécessitait. Les 6 premiers mois de cours
étaient consacrés à l’orientation des élèves vers l’une ou l’autre de ces
branches. Cette orientation se dessinait par l’intermédiaire de tests variés
(méthode CARRARD) qui devaient débusquer la fibre du chaudronnier ou de
l’électricien chez l’adolescent. Cette répartition ainsi faite, l’enseignement
proprement dit pouvait commencer. La première année, les élèves suivaient des
cours de culture générale et de technologie et ils recevaient les premières
notions de leur spécialité. Une petite rémunération mensuelle dégressive était
perçue par l’élève en fonction de son classement et de son année (par exemple en
1943: 100 francs pour les 1ère année, 200 pour les deuxième et 500 pour les
troisième année suivant les résultats obtenus) . La deuxième année,
l’enseignement technique et pratique était accentué.

Les Arpètes de 3ème année
Enfin la troisième année
d’enseignement était complétée par la réparation complète d’une locomotive type
230 par les Arpètes. Formés sur le plan pratique et théorique les élèves
passaient l’examen de fin d’étude. Ceux reçus intégraient alors les ateliers de Q.M.. Les meilleurs d’entre eux avaient également la possibilité de poursuivre
leur formation pour intégrer la maistrance-( En 1960, 70% des cadres et agents
de maîtrise de Q.M. étaient issus de l’école d’apprentissage). Mais en 1956, 80%
des promotions 1945 à 1950, seront débauchés par la nouvelle entreprise
“ Renault ” installée à Cléon.

Ainsi pendant ces trois années d’étude les élèves ont acquis un
savoir de haute qualité dans leur future branche mais également le sens du
travail en équipe grâce à la pratique de sports collectifs tels que le football
ou le basket. Au même titre la discipline à l’intérieur du centre
d’apprentissage était inculquée d’une manière stricte et rigoureuse. Appel “ en
rang ” dans la cour de l’école où à l’exhortation de l’instructeur, au mot
d’ordre de “ Apprentis de l’Ouest ”
ceux-ci devaient répondre “ Toujours
droits ” dans une tenue impeccable. De même lors de fautes commises par l’élève
la sanction était prononcée devant l’assemblée des apprentis réunie pour
l’occasion. Mais la dureté de cette discipline forgeaient les futurs cheminots à
affronter toutes les épreuves de la vie. L’excellente réputation de l’école,
malgré cette stricte discipline, imposée par les professeurs, va attirer un
grand nombre d’élèves dépassant largement les frontières de l’agglomération, ce
qui amène la direction de Q.M. à faire construire un internat.

Au fil des années le contenu de l’enseignement va se transformer
suivant en cela l’évolution technique de la locomotive et l’activité de Q.M..
Diéséliste, électricien.... remplacent le forgeron ou le garnisseur. L’école
joue ainsi un rôle important au moment de la conversion en fournissant un
personnel qualifié dans la nouvelle technique du diesel. Cependant dans les
années 80 l’existence de l’école est remise en question. Les débouchés naturels
de l’école que constituaient les ateliers de Q.M. se sont pratiquement taris.
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En 1988 la décision de fermer l’école est prise car le niveau de
recrutement ne justifie plus le maintien d’une école d’apprentissage propre.
L’école ferme donc après avoir vu passer sur ses bancs plusieurs centaines
d’élèves (entre 1943 et 1959, une moyenne de 100 à 150 élèves de 1ère,
2ème et 3ème année suivaient les cours de l’école
d’apprentissage de Q.M.). Ceux-ci ont su donner ses lettres de noblesse à
cette
école d’apprentissage tout au long de son existence.
La vie au quotidien
En
80 années d’existence les ateliers de réparation de Quatre Mares ont vu défiler
plusieurs milliers d’ouvriers entre leurs murs. Que ce soit au service du Réseau
de l’État ou de la S.N.C.F. plusieurs générations se sont succédées pour assurer
la réparation des locomotives à vapeur puis diesels-électriques sans jamais
faillir à la tâche. Cependant en 80 années, les conditions de travail ont
beaucoup évolué. Rien n’est comparable, en effet, entre l’ouvrier du temps de la
vapeur et celui du diesel, que ce soit dans le domaine de la durée de la journée
de travail, des conditions de travail ou des rapports avec la hiérarchie.
Avant 1936, la semaine de travail était de 46 heures réparties
sur 6 jours. L’embauche se faisait le matin à 6h42 au son de la sirène des
ateliers de Q.M.. La matinée de travail s ’achevait à 11h30 pour laisser aux
employés le temps de se restaurer. Le travail reprenait ensuite à 13 h. pour
prendre fin à 17 h..
En 1936 la semaine de travail de 40 heures est entérinée par la
loi du 21 juin 1936 fixant la nouvelle durée du travail. Cependant la période de
l’occupation et la main mise des Allemands sur les Ateliers de Q.M. entraîne
l’augmentation de la durée de travail en fixant celle-ci à 10 h par jour. Mais
la libération n’est pas synonyme du retour à la normale. Au contraire, l’afflux
de travail lié à la reconstruction de la France oblige à maintenir la semaine de
60h. Rapidement les efforts portent leurs fruits, ce qui permet de ramener la
semaine de travail à 54h. au début des années 50. Dès lors, la durée
hebdomadaire ne fera que baisser pour atteindre les 39h. avec l’ordonnance du 17
janvier 1982 sur la durée du travail.
Pour la majorité des employés et ouvriers de Q.M. la journée a
toujours débuté aux environs de 7h.00 du matin. Cependant certaines équipes ont
connu les horaires décalés (4h00 / 12h.00) notamment celles chargées des
réparations des locomotives accidentées. Un service 2/8 est même appliqué pour
les activités machines-outils dans l’atelier d’ajustage.

Garage à vélo
Jusque dans les années 60 la majorité du personnel se rendait à
Q.M. à pied ou à vélo. Jusqu’à cette époque beaucoup d’ouvriers vivaient à St
Etienne du Rouvray et à Sotteville Lès Rouen dans des cités uniquement habitées
par des Cheminots telles que la Cité des Familles, la Cité des Castors. Pour
ceux habitant plus loin, un train surnommé “ le train des sénateurs ”, réservé
aux cheminots venait les déposer à l’établissement. (la locomotive était alors
dételée du reste du train et servait de locomotive de manœuvre dans Q.M.). La
voiture automobile était encore un luxe. Rares étaient les cheminots à en
posséder une.

Le retour à la maison
Le seuil de Q.M. franchi sous l’œil du gardien qui notait le nom
des retardataires - au bout de trois retards une justification écrite était
demandée à la personne - les ouvriers se dirigeaient vers les vestiaires pour
vêtir leur bleu de travail. Pour ceux dont les travaux étaient les plus
salissants ces vêtements étaient fournis et nettoyés gratuitement par
l’établissement. Certains, pour gagner du temps, arrivaient directement en bleu.

Jeton de présence
L’habit de travail se composait alors d’un pantalon et d’une
veste en toile de coton de couleur bleu. Pour les personnels travaillant sur les
machines-outils, des sabots étaient fournis afin de protéger les pieds des
copeaux de métal coupant. Les sabots seront présents jusqu’en 1960. Une fois en
tenue de travail, les ouvriers allaient retirer leur jeton de présence (disque
de bronze numéroté) au tableau qui se trouvait à l’entrée de chaque ateliers et
ce jusqu’en 1972 date à laquelle c’est le chef d’équipe qui relèvera les
présences ou les absences. Chacun gagnait alors son poste de travail
satisfaisant alors à la tradition des poignées de mains avec ses collègues puis
prenait les instructions de son chef d’équipe pour la journée. Suit alors la
visite quotidienne de l’ingénieur et de ses adjoints dans chaque hall sous la
férule des chefs d’ateliers. (surnommée le “ Carrosse ” par les ouvriers)
La matinée de travail était entrecoupée d’une pause casse croûte,
“ tolérée ” pour reprendre la terminaison officielle, d’un quart d’heure, dans
les ateliers. Certains accompagnaient ce casse croûte d’une rasade de vin, ce
qui n’était pas sans poser quelques problèmes d’alcoolisme. A 11h32 le travail
s’arrêtait pour laisser le personnel se restaurer. Ceux habitant près de Q.M.
rentraient manger à leur domicile, d’autres se rendaient au restaurant
d’entreprise dans l’enceinte des ateliers de Buddicom ou chez Georgette dans
l’enceinte de la gare de Rouen Gauche ou encore faisaient réchauffer leurs
gamelles préparées par leurs épouses, au réfectoire de Q.M.. Au début des années
1980 un restaurant d’entreprise s’ouvre au sud des ateliers. Une fois le repas
terminé, chacun reprenait son travail jusqu’à 16h59, heure à laquelle celui-ci
s’arrêtait. Ces horaires qui peuvent paraître étranges étaient en fait justifiés
par les arrivées des navettes ouvrières régulées en fonction du trafic général
des trains. Les ouvriers raccrochaient leur jeton de présence puis prenaient la
direction des vestiaires pour se laver et se changer pendant que d’autres sans
perdre de temps passaient directement de la boîte à jeton à la sortie.

La "boîte à jetons" entre les halls B et C
Jusqu’à la fin de la vapeur, les conditions de travail dans les
ateliers sont assez dures. Naturellement on ne peut pas généraliser à l’ensemble
des postes. Au service de l’horlogerie, où le réglage des instruments réclame
une certaine minutie, on ne peut pas dire que le travail soit pénible. Par
contre pour ce qui concerne le démontage de la locomotive, la réparation des
grosses pièces et le remontage il en va tout autrement. Le démontage des
locomotives à vapeur, notamment pour ce qui est de leur chaudière et de leur
tuyauterie, se fait dans la poussière et la suie. Celle-ci imprègne les bleus de
travail qui doivent être lavés plus fréquemment que dans les autres ateliers.
Mais elle imprègne aussi les hommes d’une manière durable puisque de retour à
leur domicile ils “ sentent encore la locomotive ”. Le démontage des plaques
d’amiantes autour des chaudières de 141 R apportait comme un peu de blancheur
dans cet univers. Certains se livraient alors à de véritables batailles à coup
de plaques d’amiante sans savoir alors la haute toxicité du produit. (Ce n’est
que 30 ans plus tard que le cancer du poumon touche certains de ces hommes qui
ont eu à manipuler l’amiante sans protection, inconscients des dangers
encourus).
Une des particularités du travail sur la machine à vapeur réside
dans le caractère manuel des opérations. Pour le transport et la manipulation
des pièces souvent lourdes, Q.M. dispose d’une foule de manutentionnaires
chargés de ces tâches pénibles. Le démontage et le remontage se font avec très
peu d’outils. Pour serrer un écrou on tape avec un marteau sur une clé, sans
mesure. Mais ce qui était possible avec la mécanique de la locomotive à vapeur
ne le sera plus avec celle du diesel. Ce qui fera dire parfois aux vapeuristes
que le diesel c‘est “ de la locomotive en tôle de 2 ”. En effet la
caractéristique du travail sur les locomotives diesel sera au contraire, la
propreté, la minutie et la délicatesse, les organes étant beaucoup plus
fragiles. Contrairement aux ouvriers de la vapeur qui doivent travailler avec un
outillage souvent très rudimentaire, on utilisera dorénavant un outillage mieux
adapté. La “ caisse de chirurgien ” comme diront les anciens à la vue de la
multitude de petits outils qu’elle contenait, comportera entre autres une clé
dynamométrique pour serrer vis et écrous avec mesure.
Enfin une autre caractéristique du travail sur les locomotives à
vapeur, c’est le bruit. Cela est particulièrement vrai à l’atelier de
chaudronnerie où travaillent les “ Choumacs ” (ouvriers chaudronniers). Les
tôles de la chaudière sont en effet rivetées dans un bruit infernal. L’équipe de
rivetage composée d’un “ frappeur ” et d’un “ teneur de tas ” devenait dans ces
conditions rapidement sourde.
Les conditions de travail seront un peu adoucies au lendemain de
la seconde guerre mondiale par le chauffage des ateliers à l’air chaud. Jusqu’à
la guerre les ouvriers ne pouvaient en effet se chauffer que par l’intermédiaire
de braseros.
Dans ces conditions, la mise en place d’une visite médicale
annuelle obligatoire pour l’ensemble du personnel n’était pas du luxe. Cependant
certains douteront de sa réelle efficacité dans le domaine du dépistage puisque
le médecin se contentait de prendre le poids, la tension et mesurer l’acuité
visuelle. Par contre tous les trois ans un wagon équipé d’appareils
radiographiques se rendait à Q.M. pour faire subir au personnel des examens plus
approfondis notamment des poumons. Ce n’est par ailleurs qu’après guerre que le
médecin sera permanent à l’établissement, ce qui facilitera les interventions
lors d’accidents du travail. Le travail de ce médecin se fera également dans les
domaines de la prévention contre l’alcoolisme puis du tabagisme.
Un des moments important de la vie à Q.M. était naturellement le
moment de la paie. Celle-ci avait lieu deux fois par mois dans chaque atelier,
la première pour les acomptes, la seconde pour le solde. Chaque ouvrier, après
avoir apposé sa signature sur un registre, recevait une enveloppe contenant
billets et pièces, qu’il s’empressait aussitôt de comptabiliser en cas d’une
hypothétique réclamation. Progressivement à partir de 1975 cette “ Cérémonie ”
disparaîtra avec le versement des salaires sur un compte bancaire. Si un
débutant touchait en 1947 environ 7000F par mois, ce qui était loin des salaires
offerts dans le privé, un certain nombre de primes pouvaient venir étoffer le
traitement de base. Tout d’abord il y avait le boni qui consistait en une prime
pour l’exécution d’une tâche en un temps inférieur à celui prévu. Celle ci était
la plus facile à décrocher et la plus répandue. La prime à la suggestion était
par contre plus rare. Elle consistait à récompenser un ouvrier ou une équipe
pour la mise au point d’une nouvelle méthode de travail, un nouvel outil, une
modification sur une machine. La suggestion était examinée par les ingénieurs de
la S.N.C.F. qui devaient en déterminer la pertinence et là sa mise en chantier.
Par contre le salaire était diminué pour les heures perdues pendant les heures
de grèves ce qui faisait l’objet de négociation pour l’étalement des retraits
sur salaire. A l’inverse des primes qui récompensaient le “ bon ouvrier ”, il
existait un certain nombre de mesures pour sanctionner plus ou moins lourdement
le “ mauvais ouvrier ”. Cela allait de l’avertissement au licenciement pur et
simple pour faute grave. Toutes infractions au règlement, refus d’exécuter un
travail ou incident pendant le travail faisait l’objet d’une demande
d’explication par la hiérarchie. L’ouvrier fautif devait rédiger une note -
connue sous le nom de "7 P 1" - pour justifier son comportement, ce qui donnait
lieu parfois à de véritables morceaux de lyrisme. La simple remise de ce dernier
était déjà considéré par tous comme une sanction.
L’évocation des sanctions en vigueur à Q.M. nous amène
naturellement à nous pencher sur les relations qui pouvaient exister à
l’intérieur de l’établissement et notamment celles entre le personnel
d’exécution et celui d’encadrement. Ces relations vont connaître des
bouleversements importants provoqués par le passage de la vapeur au diesel mais
également dans un contexte général d’évolution de la société française où la
notion d’austérité tend à s’estomper.
A l’époque de la vapeur où l’ouvrier est avant tout un exécutant,
la place de l’encadrement est omniprésente. L’expert est le symbole de cette
période. Le travail nécessite en effet la présence d’expert pour déterminer la
pièce à réparer, et son temps de réparation. Avec le diesel cette structure
archaïque et lourde disparaît. Dorénavant chaque ouvrier détermine et juge si
une pièce est à réparer ou non. Son statut évolue donc vers une plus grande
autonomie et une reconnaissance de ses compétences; c’est la fin de l’ouvrier
employé comme simple exécutant.
A Q.M. la cellule de base est l’atelier. Sous la vapeur chaque
atelier a sa propre organisation, sa propre intendance. Cependant pour
l’ouvrier, son univers s’arrête à la porte du chef d’atelier. Pour s ’entretenir
avec lui, il faut déposer une demande au guichet de son bureau. Mais l’ouvrier a
rarement à s’adresser au chef d’atelier, son interlocuteur privilégié étant son
chef d’équipe qui est au contact des réalités de l’atelier. Par contre le chef
d’atelier, malgré son titre est rarement dans les ateliers, ce qui n’empêche pas
la discipline de régner.
Ce n’est qu’avec l’arrivée du diesel que les choses changent.
L’organisation s’allège, ne restent dans les ateliers que les services de
production et la pyramide hiérarchique se raccourcit. Fini le temps des aides
contremaître, des sous-chefs d’équipes techniques. Dorénavant le chef d’atelier
devient une personne accessible que l’on peut aborder dans l’atelier. L’ambiance
dans les ateliers est donc plus détendue, moins stricte. Une illustration de ce
changement des règles de vie dans l’entreprise peut être observée aux travers
des déplacements au sein des bâtiments. A l’époque de la vapeur un ouvrier
pouvait être amené à aller chercher une pièce dans un autre atelier que le sien.
Si celui ci était surpris en pleine discussion avec un autre ouvrier il était
alors prié par l’encadrement de retourner immédiatement dans son atelier.
Avec
la conversion au diesel et la mise en place dans les ateliers de libres-services
pour pièces détachées, régulièrement approvisionnés et mettant à pied d’œuvre
toutes les pièces nécessaires aux réparations, les déplacements vont pense-t-on
diminuer. Dans la pratique, ceux-ci auront toujours lieu avec la différence que
l’encadrement jouera moins la police. Chaque ouvrier étant responsable de ses
actes et surtout de son planning de travail. Les relations entre anciens et
jeunes s’améliorent.
Si du temps de la vapeur les anciens gardaient jalousement
leur savoir vis à vis des jeunes et jouaient les “ caïds ”, l’arrivée du diesel
met sur le même pied d’égalité jeunes et anciens quant au savoir. L’ambiance
dans les ateliers s’en ressent d’autant. Cependant les relations entre le
personnel des ateliers et une partie de l’encadrement supérieure n’évoluent
guère et reste distante.
Cet encadrement est en effet composé de deux groupes.
L’un est issu pourrait-on dire du tas. C’est à dire des cheminots de Q.M. qui
ont gravi les échelons de la hiérarchie et par conséquent sont connus et
reconnus de tous. L’autre groupe est composé de techniciens issus des grandes
écoles donc pas forcement du monde des chemins de fer et qui sont nommés à Q.M.
pour une période relativement courte. Ceux-ci n’ont donc pas le temps de
s’intégrer à l’entreprise et encore moins d’en saisir tous les particularismes.
Ce groupe n’est pas reconnu comme faisant parti intégrante de Q.M. d’où une
certaine incompréhension de part et d’autre.
Il est une tradition à Q.M. qui vient peut être du compagnonnage
qui régnait lors de la construction des lignes de chemins de fer en France, et
qui consiste à ce que les agents se voient affubler de surnoms. Perçu pendant un
temps comme une manière de dévaloriser la notion de chef, la pratique du surnom
s’étendit ensuite à l’ensemble de l’établissement. Il fût un temps à Q.M. où les
gens ne se connaissaient pas par leur patronyme mais par leur surnom. Celui-ci,
déduit d’une particularité physique ou comportementale de l’individu,
accompagnait l’ouvrier tout le long de sa carrière et jusque dans sa retraite.
Tant pis pour celui qui devait porter
toute sa vie un sobriquet peu flatteur sans pouvoir s’en détacher. La liste est
longue et il serait matériellement impossible de les citer tous ici.
Contentons-nous seulement d’en rappeler quelques-uns uns en laissant imaginer au
lecteur leur origine.
- La limace, Le muet, le baiser qui tue, pisse partout,
l’arlésienne, gueule à ressort, nez de cuir, la gondole, la serine, le gros
minet, la chatte, marchand de boudin, sœur sourire, clignotant, le maqueu
d’craie, poustiquet, etc..
La description que nous venons de faire ne serait pas complète si
nous n’évoquions ici le monde des bureaux dont le personnel représente près de
20% des effectifs totaux de l’établissement. La vie des employés de bureaux est
fort différente de celle des employés des ateliers. Commençant le matin une
demi-heure plus tard et le soir finissant une demi-heure plus tard les
personnels ne se croisent jamais. Dans les bureaux point de boîtes à jetons,
c’est le chef de bureau qui note les absences et les retards. Chacun conserve sa
tenue de ville contrairement aux ateliers où la tenue de travail est obligatoire
et s’installe à son bureau dans les salles qui regroupent une dizaine de
personnes. Les bureaux sont disposés de manière à ce que les employés
travaillent le dos tourné au chef de bureau qui supervise de sa place le travail
de ses subalternes hommes et femmes. La spécificité des bureaux tient en effet
en la présence de personnel féminin, présence qui ne se retrouve pas dans les
ateliers.
Vu des ateliers, les bureaux sont surnommés “ la couveuse ”. Cette
expression symbolise bien le fossé qui sépare les deux mondes. Gare alors à
celui qui, ouvrier à la base, accède par le biais des promotions à l’univers des
bureaux. Pour ceux restés dans les ateliers le collègue d’hier devient un
étranger qui malgré son changement de catégorie reste fondamentalement un
ouvrier. Au sein même des bureaux il n’est pas totalement assimilé comme
bureaucrate à part entière et le port de la blouse au lieu du costume civil
n’est pas fait pour faciliter l’intégration. Cependant bureaux et ateliers sont
bien obligés d’entretenir certains liens. Pour aller chercher un formulaire,
faire signer un papier, l’ouvrier franchit le Rubicond symbolisé ici par une
voie de service et pénétrer dans le bâtiment administratif.
Le déroulement de carrière
Pour
l’agent qui entre à Q.M. à l’âge de 20 ans ce sont 35 années
de travail qui s’ouvrent à lui et pour certains pessimistes 35 années de prison
( Il est certain que la position en contrebas de la ville des bâtiments provoque
un certain isolement qui peut par certains aspects évoquer l’idée de prison).
De
tout temps le nouvel agent, qu’il soit issu du rang ou sortant de l’école
d’apprentissage, débute sa carrière aux côtés d’un ouvrier expérimenté. Pendant
une période plus ou moins longue le nouveau cheminot est formé par l’observation
et la pratique du travail pour lequel il a été recruté ainsi qu’aux respect des
règles de sécurité fondamentales, en vigueur dans les ateliers des chemins de
fer. Une fois qu’il est jugé apte à se débrouiller seul, celui ci devient
autonome. Sa carrière proprement dite peut alors commencer. Rentré comme simple
ouvrier celui ci va pouvoir franchir un plus ou moins grand nombre d’échelons
hiérarchiques. A l’époque de la vapeur cela est d’autant plus facile que la
pyramide hiérarchique est haute. Le bas de cette hiérarchie étant composée de
manœuvres et ouvriers non qualifiés nombreux, ceux ci ne peuvent tendre qu’à
s’élever. Le mode d’ascension se fait par le truchement d’examens écrits et
oraux. Ainsi chacun a, selon ses possibilités et ses efforts personnels, le
moyen d’accéder aux postes les plus élevés et notamment pour ceux issus des
ateliers de finir dans les bureaux (consécration suprême). Ainsi des apprentis,
comme Michel BLAVETTE, Léonard RIZZA, Daniel BARRE, ont accédé à la fonction de
Chef d’Établissement à Quatre Mares.
Cependant avec l’arrivée du diesel les
choses vont quelque peu changer. L’entreprise n’a plus besoin de manœuvre. Il
lui faut des personnes qualifiées et si ce n’est pas le cas au moins des
personnes ayant de bonnes notions de mécanique ou d’électricité. Avec la
conversion la pyramide hiérarchique tend à s’alléger. Beaucoup d’échelons
intermédiaires sont supprimés ce qui se traduit par une diminution des postes à
pourvoir, d'où moins de possibilités offertes de gravir un nombre élevé
d’échelons. Enfin en 1992 le mode d’ascension au sein de l’entreprise est
modifié. La promotion par l’intermédiaire des examens paritaires, où étaient
présents un délégué du personnel et un cadre à l’oral, est supprimée pour être
remplacé par les critères de choix et d’ancienneté au sein de l’entreprise.
Si le système peut être sujet à caution pour certains, il a
cependant le mérite pour les nouveaux contremaîtres de Q.M. de ne plus être
obligés de s’expatrier pendant 2 ou 3 ans dans un autre établissement de la
société pour parfaire leurs connaissances comme cela était le cas avec l’ancien
système.
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