THÈME I
L’ORIGINE DES
ATELIERS DANS
LA RÉGION ROUENNAISE
(de 1840 à 1912)
Il
nous parait nécessaire, avant de retracer l'histoire des ateliers de
Quatre Mares, de situer le contexte et les établissements qui les ont
précédés dans la région rouennaise.
En 1840, l'industrie ferroviaire
française naissante se trouve confrontée à un problème majeur. Si la
construction des voitures et des wagons ne pose pas trop de
difficultés, les caisses des véhicules ressemblant à celles de
lourdes diligences, il n'en est pas de même des locomotives pour
lesquelles les constructeurs français se comptent sur les doigts de
la main. De ce fait, livrer un grand nombre de machines en un laps
de temps réduit leur est matériellement impossible. Les entreprises
Anglaises sont, elles, mieux placées. Elles peuvent sortir après
1840 jusqu'à 400 locomotives par an et procurer aux Compagnies
ferroviaires du continent des machines, dont le coût à la livraison
se révèle de 10 à 25 % moins cher que celui des productions
nationales.
C’est à cette époque que la
Compagnie des Chemins de Fer de Rouen commence à prospecter. Elle ne
cherche pas comme ses consœurs, à profiter de la saturation
temporaire du marché anglais pour se fournir à bon compte, mais à
acquérir sur place son matériel avec des garanties financières et
techniques identiques. C’est ainsi qu’en juillet 1841, les
administrateurs font savoir aux actionnaires qu'une compagnie offre
de fabriquer, à Rouen même, des locomotives et des tenders. Il
s'agit de l'entreprise de construction de matériel ferroviaire
nouvellement installée en Angleterre par messieurs Allcard &
Buddicom.

W.Allcard (sur les tampons) et W. Buddicum (aux
commandes)
croqués lors de l'inauguration du Havre et Dieppe
en 1847.
Le transfert de leurs ateliers sur
le sol normand ressemble fort à une opération de sauvetage pour ces
derniers qui trouvent en quelque sorte ici une occasion d’échapper à
la concurrence qui règne sur le marché anglais. L'aspect spéculatif
de l'affaire n'est pas non plus à écarter pour les Anglais qui
désirent voir s'établir des relations plus aisées entre Paris et
Londres et qui songent déjà à un prolongement de la ligne de chemin
de fer vers Le-Havre et Dieppe. Il en découle d'intéressantes et
importantes commandes de matériel.
Les Chartreux
Allcard & Buddicom établissent
leurs premiers ateliers - dit des "Chartreux" - dans les murs d'un
ancien couvent, à Petit Quevilly en août 1841. Le travail ne leur
fait pas défaut, puisque la Compagnie de Rouen leurs commande
l'essentiel de son matériel roulant, soit 40 locomotives, 120
voitures de 2ème classe
et 200 wagons. Il y a là de quoi employer un demi-millier
d’ouvriers.

L'Atelier des Chartreux à Petit Quevilly
Les ateliers ne s'arrêtent
d'ailleurs pas à cette seule activité. En plus du marché, Allcard &
Buddicom prennent au forfait les frais de traction et d'entretien du
matériel. Les premières voitures sortent des ateliers en septembre
1842 et les premières machines en octobre. Les Locomotives
"BUDDICOM" ne sont en réalité qu'une émanation du type "ALLAN CREWE"
fabriqué sous licence.

120-255 fabriquée dans les ateliers Allcard & Buddicom des "chartreux"
à Rouen

Gros plan sur la plaque constructeur de cette machine
La livraison de ce matériel fait
sentir à Allcard & Buddicom toute la nécessité de rapprocher leurs
ateliers de la voie ferrée. Ceux ci étant alors séparés par
plusieurs kilomètres, c'est au moyen de chariots que les premières
voitures et locomotives sont en effet amenées à pied d’œuvre en gare
de Rouen en mars 1843.

Transport d'une locomotive par la route
La voirie de l’époque laisse souvent à désirer et on
imagine sans peine les difficultés rencontrées pour tracter par la seule
force animale des engins approchant les 15 tonnes.
(courrier au Maire de Petit Quevilly
du 10 avril 1843)
Les Ateliers de SOTTEVILLE -
BUDDICOM
Le
transfert des ateliers en bordure de la voie ferrée s'effectue en
décembre 1845. Ils sont érigés à Sotteville-lès-Rouen, sur l'emplacement
d'une ancienne forge. Situés à deux kilomètres au sud de Rouen, ils
couvrent alors une superficie de 12 hectares et demi dont plus de 4 sont
occupés par des bâtiments couverts.

Les Ateliers de Buddicom à la fin du 19ème siècle
Cette fois, Allcard & Buddicom
reçoivent de la Compagnie du Havre la commande de la totalité de son
matériel roulant, soit 32 locomotives, 110 voitures de 1ère,
2ème et 3ème classe
et 336 fourgons, trucks et autres wagons.
L’omniprésence d'étrangers au pays,
par le fait de la construction des lignes de Paris à Rouen et au
Havre, n'est pas du goût de tout le monde. En effet, des milliers
d'ouvriers dont des Belges, des Piémontais, des Français et des
Irlandais y contribuent. Aussi les ressortissants anglais aux
postes clefs des rouages ferroviaires, sont-ils particulièrement
visés.
Les événements de 1848 vont être
prétexte à des manifestations xénophobes. Les ouvriers britanniques
des ateliers de Sotteville-lès-Rouen sont maltraités, expulsés même,
aux airs de "A bas les Anglais", "A bas les chemins de fer ".
Buddicom est obligé d’intervenir en personne déployant toute son
énergie pour préserver son œuvre de la destruction.
Cette situation n'est pourtant pas
propre aux seuls ateliers de Sotteville-lès-Rouen ni aux seuls
chemins de fer de Rouen et du Havre. La compagnie du Nord, les
ateliers Koechlin à Mulhouse, par exemple, n'hésitent pas à recruter
outre-manche un personnel qui passe pour posséder une plus grande
technicité.
Des Anglais, Sotteville-lès-Rouen en
compte un grand nombre. Allcard & Buddicom ont en effet amené avec
eux la plupart de leurs collaborateurs. Les plus connus étant John
Whaley et son fils Georges qui dirigeront successivement les
ateliers de Sotteville-lès-Rouen jusqu'en 1874 et 1885.
La nouvelle raison sociale des
ateliers, "Buddicom & Cie", apparaît en 1854, bien après le départ
de Allcard qui s’était retiré de l'affaire vers 1847. Cette
substitution est en fait liée à une modification des accords entre
les ateliers et la Compagnie de Rouen. L'occasion en est donnée par
l'extension à la Compagnie de Caen des dispositions arrêtées à celle
de Rouen et du Havre. De simple gérant de matériel, Buddicom devient
un associé. De cette façon le consortium va pouvoir contrôler les
ateliers et préluder à leur absorption.
Les chemins de fer de Rouen, du
Havre et de Caen ne sont pas les seuls à agir ainsi. Beaucoup de
Compagnies, pour des raisons de commodité et d'économie, ont cru
bon jusqu'alors de confier la traction à un entrepreneur indépendant
mais songent désormais à se ménager leurs ateliers et à dissocier
entretien et construction. A cela deux raisons précises:
l'accroissement sensible du matériel roulant qui accompagne la
multiplication et la concentration des voies ferrées au sein de
réseaux cohérents et l'avènement d'une industrie ferroviaire
nationale capable de répondre aux besoins de tous.
La fusion des lignes de Bretagne et
de Normandie en 1855 accélère la tendance. En 1860, Buddicom
rétrocède ses ateliers à la Compagnie de l'Ouest. Retiré en
Angleterre, il y décède le 4 août 1887, dans sa propriété de
Pembodw-Hall-Flintskire (Pays de Galles). La Compagnie de l'Ouest, à
cet instant, limite le rôle des ateliers à l'entretien et à la
réparation de son matériel roulant. Elle n’apporte aucune
modification notable aux installations pendant près de vingt ans,
malgré les voies principales de la ligne de Paris à Rouen qui
traversent les ateliers et dépôts de machines.
La Compagnie de l'Ouest décide de
remédier à ce problème en 1880 dans le cadre d'un programme de
rénovation qui inclut, parallèlement, les ateliers de Rennes et de
Batignolles. Dès 1881, les voies principales sont déviées, laissant
entièrement sur leur gauche les ateliers. Ces travaux entraînent
l'établissement d'une nouvelle gare de voyageurs et de marchandises.
C'est à ce moment que commencent les formalités d'annexion aux
ateliers de l'ancien cimetière de Sotteville-lès-Rouen, cédé à la
Compagnie par la commune. Un atelier, affecté au travail des roues,
et un magasin à trois étages y sont édifiés en 1884-1885. Ce magasin
renferme toutes les matières destinées à l'approvisionnement des
ateliers proprement dits, mais également des dépôts des lignes de
Normandie.
En juillet 1883 le nouveau dépôt
implanté dans la bifurcation des lignes de Paris à Rouen Rive
Gauche et de Paris au Havre, passe pour être l'un des plus grands
dépôts de chemin de fer d'Europe ( capacité de 108 machines avec
leurs tenders). Sa mise en place permet enfin d'établir, en lieu et
place de l'ancien dépôt, trois ateliers de grosses forges, de
chaudronnerie et de montage. A la fin du siècle, les différents
ateliers s'articulent autour de trois pôles: la division des
machines et tenders, la division des voitures et wagons, la division
de la fabrication. Cette dernière qui comprend les forges,
l'ajustage, le modelage et les fonderies de fer et de cuivre
travaille naturellement pour les deux premières.
(Les annales de 1895)
(Les Ateliers de Sotteville
en 1914)
Le rachat de la Compagnie de
l’Ouest par les Chemins de Fer de l’Etat
Les
résultats financiers de la Compagnie de l’Ouest, au début du
20ième siècle, sont catastrophiques et sa gestion est vivement
critiquée. La loi du 13 juillet 1908 autorise alors le Réseau de l’Etat
à racheter les lignes de l’Ouest et à en assurer l’exploitation. Six
grands réseaux se partagent alors, sous la tutelle de l’état, le réseau
ferré Français. La Compagnie du Nord, le Réseau de l’Etat, le Paris
Orléans (P.O) le Paris Lyon Méditerranée (P.L.M), la Compagnie de
l’Est, le Midi (ensuite racheté par le P.O). Les deux dernières
étant les plus saines.
Pour les cheminots de l’Ouest ce
rachat par le Réseau de l’Etat va leur apporter de meilleures
conditions de travail. Les salaires offerts par cette compagnie
tiennent compte du coût réel de la vie et l’ouvrier est reconnu dans
ses droits syndicaux ce qui sera un terrain favorable au
développement du syndicat cheminot à Sotteville dans les années
1917-1920.
Pourquoi “ Quatre Mares ”?
L‘engouement
du public pour le chemin de fer en ce début de siècle, bat son plein.
Les développements du transport et les améliorations techniques
transforment progressivement les locomotives.
Un programme d’amélioration des
ateliers est alors soumis le 31 mai 1912 à l’approbation du Ministre
des Travaux Publics. Ce dernier met en évidence la nécessité
impérieuse d’accroître la capacité de production des ateliers de
réparation des machines et de les mettre notamment en mesure de
recevoir un grand nombre de locomotives modernes de grandes
dimensions. En effet, par suite de la mise en service d’un nombre
toujours croissant de telles machines, tant en augmentation
d’effectif qu’en remplacement d’anciennes machines rayées des
inventaires, le nombre annuel de grandes réparations de locomotives
du Réseau de l’Etat, qui en 1908 avait été de 189, c’est élevé
graduellement pour atteindre en 1911 le chiffre de 237. Or, sur le
Réseau, l’atelier des machines de Sotteville Buddicom est le seul
susceptible de recevoir des locomotives de grandes dimensions.
Cependant, il ne peut manutentionner les chaudières des machines
Pacific qu’avec les plus grandes difficultés. De plus, les
aménagements et l’outillage dont il dispose ne permettent pas d’y
effectuer annuellement plus de 85 grosses réparations. Les travaux
de confection et de réparation de pièces pour les dépôts devront,
d’ailleurs, recevoir un développement corrélatif. Il devient donc
nécessaire d’augmenter le plus rapidement possible ses moyens
d’action.
On ne peut cependant songer à une
simple transformation de l’atelier des machines de Buddicom, car les
emplacements dont il dispose sont insuffisants pour lui assurer la
capacité de production nécessaire. De plus, l’utilisation de ces
emplacements est nécessaire pour l’agrandissement de l’atelier des
voitures et wagons, également insuffisant. En outre il est
indispensable de ne pas entraver le fonctionnement de l’atelier, ni
d’accroître sa production par des moyens provisoires jusqu’au jour
où un autre atelier moderne pourra lui être substitué. La direction
des Chemins de Fer de l’Etat est ainsi conduite à prévoir la
construction d’un nouvel atelier dans le voisinage des ateliers de
Buddicom. Un projet est soumis dans ce but, le 24 février 1913, au
Ministre des Travaux Publics.
Le projet
Pour
déterminer dans le détail les dimensions et l’aménagement des nouveaux
bâtiments, les ingénieurs, dirigés par l’Ingénieur en Chef Bauer, vont
se baser sur l’expérience acquise dans la construction et l’utilisation
d’ateliers existant en France et à l’étranger.
Ils retiennent pour l’étude les
ateliers d’Epernay construits en 1894 avec deux travées adjacentes
de 156m,50 de longueur et de 18m,50 de largeur chacune, les ateliers
de la Société Franco-Belge à Raismes construits en 1908 avec une
travée de 96m sur 21m, les ateliers de la Société Cain à Denain
possédant une travée de 150m sur 15m., les ateliers du P.O. de Tours
construits en 1909 avec une travée de 156m sur 23m,900, les ateliers
du Pensylvania Railroad à Altoona (U.S.A) possédant une travée de
123m sur 65m. et les ateliers de Blanc-Misseron construit en 1911
qui ont une travée de 96m sur 28m.
En suivant ces principes il est
défini un projet en 1912 précisant la disposition géographique des
divers bâtiments. Les ateliers de chaudronnerie de montage et de
machines-outils-ajustage, entre lesquels les manutentions de pièces
de tout poids sont continuelles, devront être réunis dans un même
bâtiment entièrement de plain-pied d’environ 27.000 m2 de
superficie (253 m de longueur sur 105 m de largeur). Ce grand
bâtiment devra occuper à peu près le centre du terrain et être
desservi par un réseau de voies qui longeront les façades Est et
Ouest et aboutiront aux aiguilles d’accès et de sorties Nord et Sud.
Vers l’entrée, côté Havre, devra être situé l’atelier des roues et
son parc, et, vers l’entrée côté Paris, l’atelier des tubes et ses
annexes.

Projet de construction en 1912
Il y aura intérêt à situer ainsi ces
deux groupes d’ateliers qui, l’un et l’autre, donneront lieu à une
manutention importante de wagons chargés, car l’essentiel de leur
production sera à destination des dépôts. De la sorte, l’entrée et
la sortie des wagons chargé de trains de roues, d’une part; l’entrée
et la sortie des wagons chargée de tubes à fumé, d’autre part, ne
seront pas confondues et les manutentions de wagons que cette
circulation exigera ne se mêleront pas à celles du service
intérieur, aux alentours du bâtiment principal.
L’atelier des forges devra être
placé à proximité de l’ajustage et de telle manière que son accès
pour la livraison des fers et aciers et lames de ressorts venant du
magasin général, ne soit pas gêné ni par la desserte du bâtiment
principal, ni par celle de l’atelier des roues ou de l’atelier des
tubes.
Le magasin d’atelier devra être
placé à proximité du bâtiment central et particulièrement de la
section d’ajustage. La voie qui le desservira devra être reliée au
réseau principal des voies de service par plaques tournantes. Il
sera bon, en effet, que ce magasin soit un peu à l’écart des voies
de circulations générales, car les wagons à l’arrivée ou à la
sortie, pourront y séjourner sans entraver les autres manutentions
de matériel, celle en particulier des petites locomotives de
manœuvre et des grues roulantes.
Les locaux annexes, bureaux,
peinture, bouillotterie, etc...devront être situés à des
emplacements bien en rapport avec leur utilisation.
Le montant des travaux sera estimé
en 1913 à 16.485.000 Francs.
Le choix du site
L’étude
ainsi menée il ne restait plus aux ingénieurs qu’à déterminer
l’emplacement exact des futurs ateliers. Le choix du site devait
répondre à plusieurs critères. Il ne fallait pas trop s’éloigner des
anciens ateliers pour bénéficier de la présence sur place d’une
importante population ouvrière (on ne comptait pas moins de 1500
cheminots sur la seule commune de Sotteville-lès-Rouen).
La construction du futur magasin
général près des ateliers de Buddicom renforça l’idée qu’il ne
fallait pas s’écarter. Mais, et c’est peut être là le détail
principal, il fallait pouvoir disposer d’un terrain suffisamment
vaste et si possible proche des voies de chemin de fer pour être
facilement raccordé au réseau.
Deux terrains répondaient à ces
critères. Le premier était formé par une prairie situé au-delà de la
rue d’Eauplet à Sotteville mais avait pour inconvénient de se
trouver en contre bas des voies de chemin de fer. Le second terrain
se trouvait au lieu dit des “ Quatre Mares ” à cheval sur les
communes de Sotteville-lès-Rouen et de Saint Etienne du Rouvray. Ce
terrain se trouvait être d’anciennes ballastières appartenant au
chemin de fer. Là encore le terrain marécageux se trouvait en contre
bas des voies.
C’est ce second terrain qui fut
pourtant retenu par les ingénieurs. Malgré les importants travaux de
remblaiement à réaliser, ce terrain de 850 mètres de long sur 130 de
large bordé à l’ouest par la route départementale de Rouen à Elbeuf
et à l’est par la voie Paris Le Havre, avait l’avantage d’appartenir
déjà à la compagnie de l’État. Ce qui, de ce fait, n’engageait pas
de frais d’expropriation ni d’achat et par conséquent permettait de
pouvoir débuter rapidement les travaux.

A cause de sa position à cheval sur
deux communes les ingénieurs décident de donner comme nom de baptême
aux ateliers celui du lieu dit sur lequel ils vont s'implanter,
c’est à dire “ Les Ateliers de Quatre Mares ”. Mais pour beaucoup de
personnes les nouveaux ateliers resteront longtemps confondus avec
ceux de Buddicom dans leur dénomination c’est à dire “ Les Ateliers
de Sotteville ”.
(Carte situant le lieu
dit "Les 4 Marres" en 1757)
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